Réseaux sociaux d’entreprise : la rationalisation est en marche 

Le marché des réseaux sociaux d’entreprise n’a pas encore atteint sa pleine maturité en France. Si le nombre d’acteurs diminue, la concurrence reste féroce entre éditeurs généralistes et spécialistes, en particulier sur le segment des messageries instantanées.


Depuis leur apparition il y a une dizaine d’années, les réseaux sociaux d’entreprise (RSE), directement inspirés des réseaux sociaux grand public (Facebook, Twitter, LinkedIn…), ont changé de visage. S’ils ont d’abord été appréhendés comme un simple support de travail plus moderne, ils se définissent aujourd’hui comme un élément de la transformation digitale des organisations – entreprises, services publics ou associations – au sein d’une réflexion qui dépasse largement le cadre des seuls RSE. Ces derniers se trouvent en effet à la croisée des chemins entre plusieurs concepts managériaux (holacratie, lean management, entreprise libérée…) qui ont tous en commun de vouloir « remettre les salariés au cœur des organisations et de revaloriser le travail collaboratif », comme l’explique Denis Meingan, patron de Knowledge Consult et coauteur de Déployer un réseau social d’entreprise (Dunod, 2015).

Dans ce contexte, les RSE font figure d’outil idéal… si les entreprises sont prêtes à revoir leur mode de fonctionnement. « En France, on a tendance à mettre en place les outils d’abord en imaginant que tout va suivre derrière. Un RSE n’a d’utilité que s’il a fait l’objet d’une réflexion préalable dans un contexte plus général de développement du travail collaboratif, de la communication transversale et de la mise en avant des collaborateurs avec intégration des éléments nécessaires de conduite du changement. ».

Un outil, des fonctions

Un peu moins de 30 % des entreprises françaises utilisent aujourd’hui un RSE. Avec évidemment de fortes disparités selon qu’il s’agit de grands comptes ou de petites structures. Les avantages de ces outils sont indéniables, en particulier concernant la lutte contre la prolifération des mails. Les collaborateurs vont à la même source, accèdent à l’historique des opérations… Surtout, le RSE casse les silos organisationnels trop rigides ou trop complexes en permettant aux salariés d’interagir en direct sans passer par leurs managers.

Il n’y a pas de définition fermée du RSE, mais l’on s’accorde à reconnaître qu’il rassemble trois grands groupes de fonctions : une fonction de communication, en général via un portail d’information, une fonction de mise en relation entre salariés (qui permet d’identifier et de mobiliser au sein de l’entreprise des personnes que l’on ne connaît pas personnellement) et une fonction d’outil collaboratif. Sa mise en place a un impact organisationnel fort, avec en particulier des conséquences sur les méthodes de travail. D’où l’importance d’anticiper et de définir une gouvernance qui garantisse l’utilisation de l’outil sur le long-terme, faute de quoi celui-ci risque de se transformer en coquille vide. « Il ne suffit pas de mettre en place un RSE, il faut sensibiliser les collaborateurs et définir les cas d’utilisation pertinents », prévient Laurent Garlenc, consultant senior chez Niji, société spécialisée dans la transformation numérique des entreprises.

Une mise en œuvre progressive

La conversion au RSE peut donc se faire par étape. Une entreprise démarre par exemple avec un périmètre restreint, tel un portail d’information qui fournit des informations aux collaborateurs mais sans nécessiter d’implication active de leur part. Dans un second temps, le déploiement de nouveaux outils, d’espaces de travail, voire de communautés dédiées à la vie de l’entreprise (covoiturage entre salariés, activités sportives…) constitue un palier d’acclimatation supplémentaire. Une fois que les collaborateurs ont intégré l’outil, l’entreprise peut alors monter en puissance avec des outils davantage tournés vers ses activités.

Cependant, le réseau social d’entreprise ne répond (pas encore ?) à toutes les problématiques. Comme le souligne le cabinet de conseil en organisation pour la transformation numérique Lecko dans son comparatif 2017, « si l’email est décrié, il offre l’avantage d’être universel. » Ce qui n’est pas le cas de la plupart des plateformes sociales professionnelles : celles-ci permettent les échanges entre salariés d’une même entreprise… tout en les enfermant dans leur écosystème. Même au sein d’un groupe international dont les filiales utilisent toutes la même solution mais conservent chacune une instance propre pour des questions de gouvernance, ce sont souvent des environnements de travail distincts qui cohabitent : les salariés des différentes divisions pays ne sont alors pas en mesure d’échanger entre eux via le RSE.

D’où la nécessité d’introduire de nouvelles fonctionnalités. Plutôt que de RSE, il faudrait d’ailleurs parler de digital workplace. « C’est l’endroit par lequel passent les salariés quand ils ont quelque chose à faire », résume Vincent Bouthors, PDG de Jalios. Cette société française, qui annonce un chiffre d’affaires annuel de 7 M€, appartient à la famille des éditeurs de logiciels généralistes qui proposent un écosystème complet à leurs clients. Un genre dans lequel on retrouve le leader du marché Microsoft dont les multiples services gravitent autour de la suite bureautique Office 365. La marque américaine a lancé au printemps 2017 la messagerie instantanée Teams qui vient compléter Yammer, application plus classique de création de bases communautaires et d’indexation des documents. À terme, Skype est appelé à disparaître, remplacé par Teams. Pour Microsoft, il s’agit de répondre à la montée en puissance d’autres solutions de messagerie instantanée comme Slack, Facebook Workplace ou HipChat.

« Le marché est toujours en cours de structuration, souligne Laurent Garlenc, chez Niji. Les éditeurs arrivent avec différentes briques, ils en ajoutent, ils en suppriment et s’efforcent de trouver des positionnements originaux. » D’où également l’importance de bien choisir son RSE. Spécialiste ou généraliste ? Les généralistes comme Microsoft, Google (avec G Suite), Jalios… proposent des solutions tout-en-un qui ne sont pas toujours pleinement utilisées. Le cas typique est celui de Microsoft qui capte une large part du marché grâce à son offre bureautique Office. « Ce n’est pas parce qu’une entreprise achète Office qu’elle utilise forcément Yammer ou Teams, rappelle un observateur. Au contraire, beaucoup d’utilisateurs d’Office font appel aux services d’autres éditeurs pour la partie RSE. » C’est surtout vrai pour les grands comptes, sensibles aux questions de sécurité informatique. Aux États-Unis, le Patriot Act permet au gouvernement d’accéder à tous les dossiers stockés sur des serveurs américains. D’aucuns considèrent donc comme « irresponsable » la décision de confier ses secrets industriels à Microsoft.

De leur côté, les spécialistes du RSE privilégient une fonction (partage de ressources, discussions et production de contenus…) et montent des partenariats pour compléter leur offre. Ils ont cependant tendance à enrichir de plus en plus leurs fonctionnalités jusqu’à se muer progressivement en éditeur généraliste.

Développement de nouvelles niches

Côté stratégie, la rationalisation du marché se poursuit et le nombre d’acteurs va en diminuant. Jamespot conserve toujours une stratégie de croissance externe en rachetant ses concurrents. L’éditeur français s’est offert début octobre l’ensemble des activités de YoolinkPro ; il a déjà repris Human Connect et Sonetin dans les derniers mois. Face aux leaders américains, les acteurs français n’ont d’autre choix que de se développer à l’international. De son côté, Jalios tourne ses regards vers l’Allemagne et l’Afrique. « Aujourd’hui l’international pèse 10 % de notre activité », précise Vincent Bouthors.

L’arrivée de Facebook fin 2016, dont l’offre Workplace est bâtie sur un modèle très proche du Facebook grand public, n’a pas bouleversé le marché. Les entreprises qui s’intéressent à la solution du géant américain en sont au stade de l’expérimentation et Workplace ne peut pas encore revendiquer de grosses références en France.

Le marché se caractérise également par le développement de nouvelles niches, comme l’événementiel. L’application mobile Numevent, spécialisée dans la digitalisation des événements des entreprises, propose par exemple un large éventail de fonctionnalités permettant d’optimiser l’expérience des participants. « Nous sommes un réseau social temporaire, illustre Géraldine Auret, fondatrice de Numevent. Sur un événement interne, chacun peut renseigner son profil, son orientation professionnelle, cela permet de briser la glace quand on rencontre des collègues pour la première fois. » Un positionnement qui ne fait pas doublon avec les RSE classiques, selon Géraldine Auret. Certains de ses clients disposent en effet de leur propre RSE mais préfèrent utiliser la solution Numevent sur leurs événements, qu’ils jugent « plus souple et moins contraignante » dans le cadre d’une utilisation éphémère. •

Charles Knappek

 


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Les principaux réseaux sociaux d’entreprise

 

Facebook Workplace : lancé en 2016, ce service généraliste entend capitaliser sur la notoriété de Facebook.

Google (Gsuite) : son offre généraliste est accessible exclusivement en mode SaaS.

IBM : acteur généraliste historique, IBM a pris du retard par rapport à ses principaux concurrents.

Jalios : pionnier français de l’intranet collaboratif, Jalios joue la carte de l’alternative face aux géants américains.

Jamespot : éditeur français de solutions collaboratives configurables.

Jive : éditeur généraliste américain positionné sur le haut de gamme.

Microsoft Office 365 : son offre généraliste s’appuie, entre autres, sur l’application RSE Yammer et sur la messagerie instantanée Teams.

Salesforce : peu implanté en France, cet éditeur américain est spécialisé dans le CRM.

Slack : ce service de messagerie instantanée centralise tous les flux de communication des entreprises et permet de créer des espaces de conversation écrite, audio ou vidéo.

TalkSpirit : société française qui propose un service de messagerie instantanée.

 

 

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