Les entreprises n’ont jamais autant investi dans les zones de convivialité. Déjà considérées comme un levier de la qualité de vie au bureau, elles se voient désormais attribuer un nouveau rôle : incarner le collectif et donner corps à la culture d’entreprise.

Ne l’appelez plus salle de pause… Depuis une dizaine d’années, le traditionnel coin détente avec son inévitable machine à café connaît une véritable métamorphose. Longtemps relégué au fond du couloir, c’est désormais l’un des espaces les plus en vue dans les entreprises qui n’hésitent plus à en faire la vitrine de leur environnement de travail. Rebaptisé espace social, cœur de village ou forum, il occupe une place toujours plus centrale dans les aménagements de bureau. Une transformation engagée au début des années 2000 sous l’influence notamment de la Silicon Valley et ses images de geeks en jean baskets qui font la révolution numérique entre deux parties de ping-pong. L’esprit start-up, fun et ludique, s’impose à l’époque comme le symbole des entreprises innovantes et agiles. De grands groupes vont tenter d’importer les codes les plus visibles de cette culture de l’entrepreneuriat censée faire rêver les jeunes diplômés. Baby-foot, hamac, console de jeux ou encore minigolf font leur apparition aux côtés de la traditionnelle machine à café. Certaines organisations usent et abusent alors de ces clichés de la coolitude exposés comme des gages de modernité, mais qui s’avèrent le plus souvent en décalage avec les modes réels de management.

 

83 % C’est le pourcentage de salariés qui déclarent fréquenter le coin café plusieurs fois par semaine.

Source : Actineo 2019

 

Un phénomène qui sera par la suite largement critiqué comme une forme de greatwashing, selon l’expression des chercheurs, Jean-Christophe Vuattoux et Tarik Chakor, en référence au palmarès de l’institut américain Great place to work. Reste qu’au-delà de la caricature, l’espace détente va à partir de cette période s’imposer comme un marqueur de l’attention portée à la qualité de vie au travail. Difficile désormais pour une entreprise de se prétendre vertueuse sur le sujet sans soigner cet aménagement.

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© Svend Andersen
Imaginé par Colliers pour les bureaux d’In’li à La Défense ce « workcafé » a été conçu comme un grand espace de vie commune qui permet à la fois de se restaurer, de prendre une pause, mais aussi de travailler et d’organiser des événements.

 

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© Photo : Frédéric Baron-Morin
À Boulogne-Billancourt, les bureaux des laboratoires Roche proposent, à chaque étage des tisaneries pensées dans un esprit lobby.

Produire du lien social

À partir des années 2010, la montée des questions relatives au bien être profite au développement des zones qui valorisent « le vivre ensemble ». Les organisations investissent dans les lieux de production du lien social, considéré comme un facteur clé de la QVT. Et dans ce domaine, le coin café s’affirme toujours comme un incontournable. Présent dans 66 % des entreprises, il est aussi le plus plébiscité par les salariés, selon le baromètre 2019 de l’Observatoire Actineo. Ils sont ainsi 83 % à déclarer le fréquenter plusieurs fois par semaine, loin devant la salle de sport ou les espaces verts. Autre aménagement qui va bénéficier de ce mouvement : les cuisines en libre accès. Leur taux de présence a progressé de 7 points entre 2017 et 2019. « La cuisine a effectivement le vent en poupe, confirme Benoît Meyronin, directeur du pôle Conseil et stratégie de Korus. Un succès qui s’explique notamment par sa symbolique, associée à la convivialité et au plaisir partagé. C’est l’une des expressions de cette nouvelle porosité entre les codes de la maison et du bureau ».

« L’investissement dans les aménagements dédiés à la convivialité est aussi une réponse aux craintes générées par la perte du bureau attribué. »

 

De fait, le bureau doit désormais aussi séduire et attirer de jeunes générations pour qui la frontière entre vie privée et professionnelle est de plus en plus poreuse. Dans l’environnement de travail, la tendance est depuis une dizaine d’années au « sweet office ». On cherche à reproduire le confort résidentiel avec des aménagements « comme à la maison ». Le mobilier monte en gamme et s’inspire des univers propres à l’habitat et à l’hôtellerie. Canapés, tables basses, sofas, poufs, mais aussi bibliothèque, bar, banquettes… : le coin détente se transforme tour à tour en salon cosy, espace lounge, working café ou encore en table d’hôte. Autre levier qui a également joué ces dernières années en faveur de l’essor de ces espaces : le flex office. « L’investissement dans les aménagements dédiés à la convivialité est aussi une réponse aux craintes générées par la perte du bureau attribué. La réussite du passage au flex office repose en grande partie sur ce jeu de négociation : le salarié abandonne son poste individuel au profit de l’accès à des espaces partagés plus qualitatifs », indique le responsable de Korus.

Incarner le collectif

Sur ce sujet, comme sur bien d’autres, la crise sanitaire et l’explosion du télétravail, ont eu pour effet d’accélérer des tendances qui étaient déjà l’œuvre. Paradoxalement, l’expérience des confinements est venue rappeler que le bureau reste le lieu par excellence de l’informel, de la transmission et de la construction d’un imaginaire et d’une histoire partagés. Autant de dimensions subtiles qui disparaissent dans les communications virtuelles. « Face à la fragmentation croissante des lieux et des temps de travail, le bureau devient plus que jamais le cadre où doivent s’incarner le collectif et la notion de culture commune, souligne Thierry Stievenard, directeur du développement de CBRE Design & Project. Dans ce contexte, on cherche aujourd’hui à proposer des espaces de centralité où l’enjeu n’est plus seulement de créer un environnement cosy et agréable, mais de véhiculer une identité de marque ». Plus grande et mieux équipée, la salle de pause se change aujourd’hui en espace social dans lequel on vient autant pour se détendre que pour travailler et collaborer. « Désormais, nous parlons davantage d’espaces caméléons ou hybrides qui vont se situer au croisement des différentes communautés de l’entreprise. L’objectif est bien d’encourager la collaboration et ces temps d’échanges amicaux ou professionnels qui se perdent avec le travail à distance », explique Thierry Stievenard.

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© Photo : Deskeo
Les bureaux d’AB Tasty, dans 3e arrondissement de Paris, disposent au rez-de-chaussée d’un lieu d’échange multifonctionnel où les collaborateurs sont invités à boire un café, se faire à manger dans la cuisine ou organiser des réunions d’équipe.

Favoriser les rencontres de hasard

Avec l’effacement progressif du traditionnel bureau individuel, on voit ainsi se dessiner une nouvelle segmentation de l’environnement de travail. D’un côté, des postes plus ergonomiques, réglables en hauteur, conçus dans une logique plug and play et dotés d’éléments acoustiques. Et de l’autre, des zones informelles dont le mobilier tout en offrant des positions décontractées reste adapté à des séances de travail. Pour Han Paemen, directrice conseil chez Colliers, ce type d’aménagement, parfois qualifié de forums ou de hubs, devrait prendre de l’ampleur dans les années à venir. « Ils répondent à la volonté des organisations de favoriser les rencontres de hasard dans un contexte de travail hybride tout en valorisant l’identité de l’entreprise. Ce sont des lieux où s’exprime le sentiment d’appartenance et où l’on vient se reconnecter avec le collectif. Par ailleurs, ils permettent de mieux gérer la flexibilité. Dès lors que leur agencement est pensé pour le travail, ils deviennent aussi une réserve spatiale. Et de surcroît, une réserve agréable ! », détaille la spécialiste des environnements hybrides.

« L’objectif est d’encourager la collaboration et ces temps d’échanges amicaux ou professionnels qui se perdent avec le travail à distance. »

Surface flexible de travail, de collaboration, de restauration, de convivialité et même de réception, ces zones carrefour occupent une position toujours plus névralgique au sein des bureaux. « Ce besoin de créer des espaces sociaux commence à jouer dans la sélection des sites. Beaucoup de lieux ne permettent tout simplement pas de réaliser ce genre d’aménagement avec la centralité qu’on souhaite leur attribuer. Certaines entreprises en font d’ores et déjà un critère de sélection », constate Han Paemen. Mais cette évolution a aussi une autre conséquence : « c’est plus marginal, mais on assiste parallèlement à une spécialisation d’espaces réellement dédiés la pause au sens du retrait et du repos », note Han Paemen. À l’heure du tout-collaboratif, les entreprises vont devoir sans doute accepter que faire une pause signifie aussi pouvoir se mettre à l’écart du ­collectif.

Article initialement paru dans le numéro 156 d'Info Buro Mag

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